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Mis sur le web, les modèles nus perdent leur anonymat !

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L’utilisation des séances en visio sur le web pour compenser les réunions en présentiel, comme cela se pratique à La Grande Chaumière, n’a pas que du bon. Ouvrant la porte à une « marchandisation » du métier, cette pratique discutable fait perdre l’anonymat des modèles nus des artistes. Certains ont décidé de se rebeller.

C’est sous le titre « A propos de l’intrusion de la caméra en séance “présentielle” de modèle vivant [de nu] pour atelier beaux-arts » que l’artiste et modèle Maria Clark a soulevé le problème en septembre 2020. Ainsi, écrit-elle, « La pose en visio et la pose en atelier doivent être distingués. Dans un atelier en présentiel, de poses et croquis de nu, une caméra est une intrusion, et cela a toujours été formellement interdit. Il en est de même pour la photographie qui appelle à des séances spécifiques de shooting photo. Il ne faut pas profiter du contexte actuel pour outrepasser les règles et usages qui protègent le modèle d’atelier dans son activité. Merci aux écoles et artistes d’y veiller…« .

L’un des ateliers de Croqueznous.

Cette situation a motivé de sa part un courrier en date du 10 septembre adressé à Serge Zagdanski, « psychanalyste et président de l’académie de la Grande Chaumière (Paris)« . Relayé sur le web par un certain nombre d’associations d’artistes, dont l’ASBL Croquez nous, en Belgique, ce long texte soulève nombre de points d’éthiques, tout en mettant l’accent sur la situation (précaire) des modèles nus, notamment ceux fréquentant cette mythique Académie de la Grande chaumière. En voici des extraits.

« Votre rôle de chef d’entreprise vous a conduit à prendre certaines décisions afin de faire fonctionner l’établissement, ce qui est tout à fait compréhensible. Avec le confinement, vous avez proposé la visiopose aux modèles et aux participants. Cette option, défendable, a été une issue de secours, une autre voie, alors que bon nombre d’entreprises et d’individus sombrent outrageusement dans l’incertitude et la vulnérabilité.

Je fais également partie des personnes ayant utilisé l’outil informatique pour continuer le lien modèle-dessinateur depuis le mois de mars dernier et ai participé avec plaisir à certains de vos ateliers. L’expérience est, pour ceux et celles qui l’acceptent et en jouent, tout à fait enrichissante. Elle permet surtout de continuer à créer, autrement; c’est ce qui fait son originalité. Et j’ai pu constater que ma façon de travailler est également différente quand celle-ci est destinée à une caméra avec des petites personnes dans des fenêtres.

Mais je tiens à attirer votre attention sur ce point: il y a dans le métier de modèle des règles et usages, une déontologie. Tout comme dans votre corps de métier de psychanalyste, il ne vous viendrait pas à l’idée de dévoiler l’intimité de vos patients à autrui, dans le métier de modèle d’atelier (dessin/peinture/sculpture [de nu]) si les participants sont présents, l’utilisation de l’image (photo/film) est proscrite, à moins d’organiser spécifiquement des séances photo/vidéo/visio, avec les outils alors requis et une rémunération adéquate (le modèle qui pose pour et avec l’image est bien plus rémunéré que le modèle d’atelier).

Pratiquant ce métier depuis plusieurs décennies, Maria Clark a aussi réalisé deux courts documentaires (1) et rédigé plusieurs écrits sur le sujet, ce qui explique qu’elle « connais bien, et la pratique de la pose dans tous ses contextes, et l’univers des modèles« . Et, insiste-t-elle, tout en saluant la réouverture du lieu, « du point de vue de notre corps de métier, il est tout à fait inopportun de retransmettre les images de ces séances [de nu]via Internet. L’atelier est destiné à des personnes qui dessinent en direct« .

Tout d’abord, cela fait du tort à tous les combats que nous avons menés pour faire respecter notre environnement et nos conditions de travail. Mais encore vous excluez les modèles qui souhaitent ne pas être filmés. L’espace en « présentiel » et l’utilisation d’une caméra n’ont pas à être mêlés, à moins d’organiser des performances artistiques ponctuelles spécialement conçues dans ce sens. Introduire une captation directe, même non-enregistrée, au sein d’un atelier classique est une atteinte à l’intimité, à la « magie » créative, à une certaine concentration, celle spécifique que nous vivons au quotidien, pour certains avec enchantement, lorsque nous avons choisi cette activité de modèle en tant que profession« . Car, précise-t-elle, « nous n’avons aucune prise sur les agissements de chacun, même s’il.elle a signé un papier qui stipule que l’image ne doit pas être enregistrée et réutilisée. On ne peut pas être naïf sur ce point dans notre monde actuel. Je respecte ceux et celles qui tiennent à se préserver des regards voyeurs« .

Voici un appel à « respecter le secret des ateliers » qui ne semble pas, à ce jour, avoir été entendu par les instances dirigeantes de la Grande Chaumière. Question d’époque ?

(1) Documentaire : « Le Modèle vivant déplié », documentaire de Maria Clark, 2017.
Durée: 45 min. (wu-films.com) À partir de six entretiens de modèles de profession en activité, ce film compose le portrait d’un métier méconnu et le débarrasse de ses idées reçues. Sont évoqués ici les différentes pratiques de la pose en atelier, son histoire, son contexte, les questions d’espace, de nudité et de temps, ainsi que les spécificités de cette activité.
Le ton de chacun est libre, profond, direct, quotidien et le film nous dévoile, de façon inédite, un style et un choix de vie, une façon de se penser, de penser son corps, de penser le monde. Le modèle vivant est bien vivant, et il s’inscrit dans l’art d’aujourd’hui. Avec les témoignages de Rodion Pavlovski, Annie Ferret, Déborah Wydrzynski,Vincent Pons, Christophe Lemée, Gaëlle Durand.

Voir la bande annonce ICI.

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1 COMMENTAIRE

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article, qui fait d’autant plus plaisir de la part d’un journaliste. Il faut bien avouer que le sujet n’a pas déchaîné les médias, alors que l’on parle tout de même de salariés obligés par leur employeurs à se montrer nus sur internet sans compensations ni garantie de leur dignité (excusez du peu !) et que, trois fois hélas, lorsque le sujet a été traité, c’était généralement de manière fort légère, pour s’extasier sur la résilience et l’innovation culturelle, sans parler ni des dérives chez les employeurs ni du fait que les modèles qui organisent leur propres séances en visio le font « au noir » ou en facturation illégale. Donc, rien de merveilleux.
    En tant que modèle moi-même, j’avais fait un article sur le sujet ici en juin 2020:
    http://en-pose.hautetfort.com/
    Quant à la Grande Chaumière,  c’était devenu un employeur voyou avant même la pandémie, et les employeurs n’ont aucune raison autre que morale d’accéder aux requêtes de leurs modèles. Les seuls modèles à avoir réussi à circonscrire les plus gros abus sont ceux du collectif de la CGT, qui avaient le syndicat derrière eux pour faire les gros yeux aux employeurs.
    Merci encore, et tout à fait à votre disposition si vous souhaitez en savoir plus sur toutes ces affaires de modèles.
    Très cordialement,
    Gwenaël Houarno

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